L’autobiographie : commentaire d’un texte de A. Cohen (Bac français 2007, série L) [Corrigé gratuit]
Jeudi 14 juin 2007
Voici quelques pistes d’analyse pour un corrigé du sujet du bac français 2007, série L. proposées par C. de La Rochefoucauld, professeur de lettres modernes. Et en plus, c’est gratuit ! N’hésitez pas à nous faire vos remarques dans le champ des commentaires sous l’article.
Le sujet :
Commentaire (16 points) :
Vous commenterez le texte d’Albert Cohen.
Le texte :
Albert Cohen, Le Livre de ma mère.
Ô mon passé, ma petite enfance, ô chambrette, coussins brodés de petits chats rassurants, vertueuses chromos1, conforts et confitures, tisanes, pâtes pectorales2, arnica, papillon du gaz3 dans la cuisine, sirop d’orgeat, antiques dentelles, odeurs, naphtalines4, veilleuses de porcelaine, petits baisers du soir, baisers de Maman qui me disait, après avoir bordé mon lit, que maintenant j’allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un écureuil. Ô mon enfance, gelées de coings, bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en peluche, convalescences chéries, anniversaires, lettres du Nouvel An sur du papier à dentelures, dindes de Noël, fables de La Fontaine idiotement récitées debout sur la table, bonbons à fleurettes, attentes des vacances, cerceaux, diabolos, petites mains sales, genoux écorchés et j’arrachais la croûte toujours trop tôt, balançoires des foires, cirque Alexandre où elle me menait une fois par an et auquel je pensais des mois à l’avance, cahiers neufs de la rentrée, sac d’école en faux léopard, plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure5, goûters de pain et de chocolat, noyaux d’abricots thésaurisés6, boîte à herboriser, billes d’agate7, chansons de Maman, leçons qu’elle me faisait repasser le matin, heures passées à la regarder cuisiner avec importance, enfance, petites paix, petits bonheurs, gâteaux de Maman, sourires de Maman, ô tout ce que je n’aurai plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons. Les rives s’éloignent. Ma mort approche.
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Notes :
1. chromo : dessin de qualité médiocre.
2. pâte pectorale : pâte pour soigner la toux.
3. papillon du gaz : robinet d’arrêt du gaz.
4. naphtalines : produits anti-mites.
5. Sergent-Major, Blanzy-Poure : marques de plume.
6. thésaurisés : amassés, accumulés.
7. agate : pierre précieuse.
Des pistes d’analyse pour un corrigé :
I. Un récit autobiographique : se souvenir des belles choses
a. Evocation de son passé
- « Ô mon passé », « Ô mon enfance ».- Utilisation des temps du récit.
- Répétition de l’adjectif « petit » : « petite enfance », « petits chats », « petits baisers », « petit voyage », « petites mains », « petites paix », « petits bonheurs » : et le diminutif « chambrette ».
- Déterminant possessif de la première personne : « mon », « ma » ainsi que le pronom personnel de la première personne : « me ».
b. Une foule de souvenirs
- Volonté de restituer totalement les impressions : tous les sens sont mobilisés. La vue : « vertueuses chromos », l’ouïe : « papillon du gaz », le goût : « gelées de coings », « sirop d’orgeat », le toucher « petites mains sales, genoux écorchés ».
- Foule des souvenirs, qui sont aussi bien des objets, que des odeurs ou des moments, marqués le plus souvent par l’utilisation des pluriels « coussins », « tisanes », « pâtes pectorales ».
c. Des souvenirs morcelés
- La structure du texte exprime l’émiettement des souvenirs : les deux premières phrases du texte (qui représentent 80% de l’extrait) sont constituées par un ensemble de juxtapositions.
- Les objets et les souvenirs sont évoqués dans le désordre, sans lien entre eux, semblant mimer l’évolution de la pensée : « bougies roses, journaux illustrés du jeudi, ours en peluche, convalescences chéries », parfois liés par les sonorités : « conforts et confitures ».
II. Le livre de ma mère : un hommage à la mère du narrateur (Le titre de l’œuvre dont est extrait le passage donne une indication importante !)
a. Présence de la mère
Parmi les tous les éléments évoqués, c’est le seul qui soit humain. Mais il se dégage une certaine pudeur, elle n’est jamais appelée « maman » directement.
« Maman » est répété quatre fois dans le texte en complément du nom « baisers de Maman », « chansons de Maman », « gâteaux de Maman, sourires de Maman ».
b. Une présence structurante et rassurante
Rituel de la relation avec la mère marqué par l’emploi de l’imparfait à valeur d’habitude qui a pour sujet sa mère : « disait », « menait », « faisait ». La présence de la mère est un des seuls éléments structurants du texte, les passages rédigés correspondent en effet aux évocations de la mère.
c. Le lyrisme du passage
Rythme des deux premières phrases, comme un chant, une invocation à son passé auquel sa mère est étroitement lié, avec la répétition de l’interjection « ô » en anaphore (au début des deux premières phrases) « Ô mon passé », « Ô mon enfance », et dans la phrase : « ô tout ce que je n’aurai plus, ô charmes, ô sons morts du passé, fumées enfouies et dissoutes saisons».
III. Ecrire pour mourir en paix
a. L’importance de l’écriture
Série de plumiers et de plumes évoqués, comme pour insister sur l’importance de l’écriture dès son plue jeune âge : «plumiers japonais, plumiers à plusieurs étages, plumes Sergent-Major5, plumes baïonnette de Blanzy-Poure ».
b. Vers la mort
- Champ lexical de la perte : « tout ce que je n’aurai plus » et les trois participes passés employés comme adjectifs : «morts», « enfouies », « dissoutes ».
- Chute rapide avec deux phrases simples qui suivent la longue énumération : « Les rives s’éloignent. Ma mort approche».
c. Retrouver la paix de l’enfance
- Champ lexical de la paix, de l’harmonie lié à l’enfance : « petits chats rassurants », « conforts ».
- Sa mère : « baisers de Maman qui me disait, après avoir bordé mon lit, que maintenant j’allais faire mon petit voyage dans la lune avec mon ami un écureuil ».
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Source image : site Atelier Albert Cohen.